INTERVIEW En ponctuation de leurs 30 ans de création, les trois designers de l’Atelier Oï lancent
une collection d’objets d’art qui captent la fugacité de l’instant.

Par Renata Libal

Le lac de Bienne, devant la grande baie vitrée, miroite de reflets métalliques et appelle aux sports nautiques. Armand Louis, constructeur de bateaux à l’origine, rame volontiers en skiff au large de l’île Saint-Pierre. Patrick Reymond et Aurel Aebi, eux, préfèrent la voile. Mais pour l’heure, les trois complices de l’Atelier Oï, figures de proue du design suisse, peinent à trouver du temps pour les loisirs – même si le milieu lacustre les inspire infiniment. Durant ces étranges mois qui les ont cloués à La Neuveville, alors que s’annulaient les foires professionnelles autour du monde, ils n’ont eu de cesse de faire avancer leurs nombreux projets et ce d’autant que l’année 2021 marque leurs trente ans de création commune.
Le thème du moment est leur première collection libre, Atelier Privé: une série de luminaires d’art, entre objets et installations, réalisés en séries très limitées, qui concentre l’essence même de leur démarche. On y retrouve en effet la passion de l’artisanat, la fascination pour les variations de la matière et l’obsession de la rigueur. Miracle de fin de pandémie, on les retrouve les trois, ensemble!, à la grande table de leur Moïtel – ce motel au bord de la route cantonale qu’ils ont transformé en atelier, show-room et lieu de vie en 2009: «Dans le rythme d’avant, nous nous croisions sans cesse, relève Patrick Reymond. J’étais souvent au Japon, Aurel au Brésil, Armand en Italie… Depuis quelques mois, nous nous retrouvons souvent.» Ils se partagent les tâches néanmoins: Aurel Aebi fait visiter la galerie du premier étage, une sorte de bibliothèque de matières (condensé des 20 000 échantillons de la «matériauthèque» de la cave) qui met en scène le processus créatif en vigueur ici. On y croise des fleurs de cuir en une sorte de nuage poétique qui vibre au plafond (un mobile pour Vuitton), des flacons de parfum délicats comme des fleurs (Bulgari), des éventails parfumés en papier plissé inspirés de techniques traditionnelles japonaises, une maisonnette pour oiseaux en graines ou un sofa entre cuir et marbre (Moroso). Armand Louis, lui, raconte la nouvelle collection Atelier Privé, développée avec Wonderglass, des artisans verriers de la région de Venise. Entre installation d’art et lampes géantes, ces objets-lumière «laissent vivre la matière»: les rayons lumineux se meuvent sans jamais se toucher grâce à un mécanisme de magnétisme inversé et imprègnent l’environnement de fluctuations colorées.
Les designers s’installent à table, café à portée de main, lac à portée d’yeux, pour raconter à trois voix ce qui les anime toujours si fort, trente ans après que le hasard les a rassemblés lors d’un concours d’architecture.

Alors qu’un couple sur deux divorce, votre mariage professionnel dure depuis 30 ans. Une éternité…

Armand Louis Nous vivons les mêmes hauts et bas qu’un couple, mais nous avons toujours su tirer profit des points de vue différents. Dans un mariage professionnel, les incompatibilités peuvent devenir des forces, dans la perspective d’un projet. Là où il y a de la différence, il y a de l’énergie.

Comment fonctionnez-vous? A chacun son rôle?

Patrick Reymond Nous sommes comme trois instruments de musique. Nous jouons ensemble. Ou parfois l’un de nous se tait. Il faut toujours garder l’objectif en tête: l’audience. Cela n’a aucun intérêt d’essayer de séparer les instruments.
Aurel Aebi Il est toujours tentant d’essayer de diviser, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Trois est un chiffre magique: quand deux sont en désaccord, le troisième se met en écoute, reformule et son intervention influence l’équilibre au final. Il ne s’agit pas de voter, évidemment! Mais de recentrer l’énergie sur le projet. Et il faut dire que si on a commencé à trois, nous sommes aujourd’hui un team de trente à quarante personnes, selon les projets.

Un vrai orchestre, du coup…

AA Oui: de plusieurs générations, avec une multitude des métiers, de l’informatique à l’aménagement du paysage. Mais avec trois chefs d’orchestre – c’est plus difficile pour l’équipe que pour nous: ils ont trois patrons…
PR L’effet de groupe est passionnant. Des modèles comme le groupe Memphis, dans les années 1980, nous faisaient rêver! La dynamique du groupe est beaucoup plus créative que quand tout le monde s’aligne derrière un maestro. De l’extérieur, la compréhension du travail est peut-être plus claire si on peut identifier une patte unique, une signature, mais le processus créatif est beaucoup plus riche quand il doit se redéfinir sans cesse. On ne tombe pas dans la répétition.

Vous n’êtes pas fatigués les uns des autres…

AA On ne fait pas non plus tout ensemble! C’est toujours un jeu de dosage entre concentration individuelle et échange. Comme en médecine, une herbe bienfaisante peut devenir toxique en cas d’abus.
AL Avant le Covid, nous fonctionnions dans une telle frénésie, que nous apprécions vraiment de nous croiser davantage aujourd’hui. Les interactions se renouvellent.
PR Ce qui est drôle, c’est que nous nous connaissons si bien que nous avions toujours en tête ce qu’aurait dit d’un projet celui qui était absent. Or, on remarque aujourd’hui qu’il n’aurait en fait pas dit cela du tout… De nous retrouver ensemble crée parfois la surprise. On réalise à quel point aucun d’entre nous n’est figé.

Tasse à café View, conçue pour Nespresso

En trente ans, quels sont les changements les plus frappants, dans le design mondial?

AA Le digital a tout bouleversé. C’est évidemment génial de pouvoir imprimer des prototypes en 3D. Mais d’une manière plus profonde, le processus du développement a été totalement bouleversé. On a perdu le sens du cheminement qu’un projet nécessite. Avec l’illusion de rapidité que crée une recherche Google et un Powerpoint, le temps de la réflexion passe souvent à l’as. Où sont les va-et-vient, les hésitations, les tests, qui donnent de la profondeur et du sens à un projet? A l’époque de la maquette blanche, faite à la main, chaque stade de réflexion était visible à l’œil nu: la palette des possibles restait longtemps ouverte. Aujourd’hui, le passage de rien à une illusion de «comme si c’était fait», avec une image virtuelle, induit beaucoup de malentendus. On sort la pizza du four, avant que la pâte n’ait pris…
PR Cela rejoint la tension entre matériel et immatériel. Nous, on commence toujours – encore maintenant – par le toucher de la matière. Nous avons appris que ce rapport donne un sens au travail, car il permet de le comprendre physiquement, de manière responsable.

Vous vous êtes aussi d’emblée positionnés comme généralistes…

AL A nos débuts, les frontières entre les métiers étaient définies de manière beaucoup plus rigide et nous sous sommes justement inscrits dans les interstices. Pour nos clients, c’était un peu surprenant. Nous avons toujours travaillé sur différentes échelles, de la petite tasse à café pour Nespresso à l’architecture d’une cafétéria comme nous l’avons fait pour La Bâloise, du stylo à encre à un hôtel de Kyoto et son intégration dans le paysage. Aujourd’hui, cette approche globale est devenue beaucoup plus commune.
PR Reste que cette capacité de changement d’échelle n’est toujours pas enseignée dans les universités. Nous avons eu la chance d’être en trio – on en revient là – pour porter ensemble la prise de risque que cela impliquait parfois de nous embarquer dans certaines directions que nous maîtrisions peu, à l’époque. Aucun de nous ne l’aurait sans doute fait seul. Or, il y a un vrai danger à ce que les gens se retrouvent enfermés dans un savoir-faire professionnel, toujours plus pointu, sans aucune ouverture vers ce qui se passe à côté.
AL Nous faisons le même métier depuis 30 ans, mais il est toujours plus large. Il y a une dimension de recherche fondamentale. Il faut réfléchir de manière globale, avec une dimension sociologique, environnementale, commerciale, symbolique…

Aménagement intérieur de l’hôtel Enso Ango – Tomi II, à Kyoto, en 2018

Vos clients ont-ils conscience de toutes les ramifications d’un projet?

PR Il nous arrive régulièrement que le client pose une demande, mais qu’il faille la redéfinir fondamentalement. Nous disons souvent: quand la question est mal posée, la réponse ne sera pas extraordinaire… Nous aimons inviter nos partenaires ici, au Moïtel, faire le tour des projets, voir comment certains ont jailli d’un savoir-faire, comment d’autres ont changé les comportements sur un lieu… Parfois le client froisse alors son brief et recommence. Il est important qu’il soit partie prenante de la créativité du projet.
AL On part toujours de la matière qui fait sens, on est à l’inverse de l’industrialisation, de la systématisation en vigueur actuellement…
Votre travail est toujours très sensuel…
AL Nous manipulons beaucoup. Le matériau a beaucoup de choses à dire et nous l’écoutons. La collection Gaia, par exemple, est basée sur le verre. Nous avons vraiment voulu rendre hommage à cette matière liquide, qui garde sa fluidité, son élan, même quand elle se fige. La matière se dessine toute seule et nous mettons en lumière ce processus, nous l’accompagnons. Si on suit la nature, on obtient cette sensualité-là.
PR La forme suit l’émotion…
AA Nous revoilà à nos trente ans de carrière commune! Nous avons bâti une mémoire émotionnelle collective – des archives vivantes – qui rend notre expérience toujours plus riche, car elle se nourrit de toutes les matières, de toutes les émotions qui l’ont précédée. Comme une levure qui vit différemment une fois mise dans un autre contexte. Chaque projet est un nouveau soleil qui se lève, une renaissance qui a toujours plus de sens. La fin de la chenille est le début du papillon…

La Collection Privée s’inscrit dans cette réflexion…

AL Nous avons ritualisé une phase du processus de transformation du verre – qui va sans doute se développer plus tard dans d’autres pièces, d’autres réflexions. Les installations lumineuses Gaia donnent forme à cet instant qui est le cœur d’une idée. Et c’est aussi une manière de mettre en valeur un artisanat verrier qui est sur le point de disparaître. Nous n’avons pas fixé de rythme, mais chaque collection va reposer sur un savoir-faire précieux.

Le verre est une matière qui vous tient particulièrement à cœur…

AL Comme souvent, tout part d’une rencontre. A Murano, l’écrasante majorité de la production verrière part en gadgets pour touristes et la plupart des fournaises ont disparu. Les quelques-unes qui restent – cinq ou six peut-être? – font un peu office de musée. Or ce savoir-faire a un vrai potentiel d’artisanat de niche. Les derniers souffleurs de verre travaillent à côté de robots, qui assurent, eux, la production de masse… La preuve que cette industrie a su aussi s’adapter.
AA Le verre est aussi très emblématique de notre travail, dans le sens qu’il joue avec cette idée de vie et de mort, de stabile et de mobile. La matière est peut-être inerte, mais l’installation bouge sans cesse, en une mouvance aléatoire, comme vivante. Le verre incarne bien cette dualité: c’est fluide, liquide, un peu mielleux. Même quand cette dynamique se rigidifie, on y perçoit toujours les traces de vie – que nous avons renforcées avec la lumière.

Les luminaires d’art de la collection Atelier Privé

Un autre projet, qui joue sur cette idée de vie et mort?

AA Je pense à cette université des sciences appliquées que nous projetons au Cambodge avec l’ONG Smiling Gecko, sur l’initiative du photographe suisse Hannes Schmid. Une structure figée y cohabite avec des façades en bambou qui poussent, en écho aux étudiants, qui, eux aussi, grandissent et s’épanouissent durant leur formation. Le projet est en phase de recherche de fonds. Il ne s’agit pas d’un design importé, mais d’un travail qui grandit sur place, avec les artisans locaux, avec l’objectif de développer une économie locale.
PR La règle, c’est l’impermanence… C’est cela le fil conducteur de notre travail je dirais. C’est très lié à l’observation de la nature, à cette manière d’essayer de la laisser parler.

La maquette de l’université des sciences appliquées, prévue au Cambodge

On en revient au lac devant la baie vitrée…

PR Le lac nous relie tous clairement. Aurel a grandi à Thoune près d’un lac, nous avons étudié l’architecture à Lausanne, face au Léman, et nous habitons tous sur les rives du lac de Bienne.
AA Ce vide du lac fait du bien. Il est lié à notre métier, celui de la page blanche. Chaque jour, on doit définir le vide, amener le contenu. Le lac propose un miroir extraordinaire: en bateau, on quitte le quotidien et on s’immerge dans un rapport aux éléments où tout est possible. D’abord, il faut lutter contre la masse d’eau, puis intervient la glisse. On adore observer ces phénomènes: comment on divise l’eau, comment on capte le vent en windsurf pour le transformer en vitesse.
PR Les échelles aussi sont malléables sur le lac: l’infiniment petit peut devenir énorme. On peut décider d’aller contre le vent ou avec. On découvre à chaque instant.
AL On en revient à la dynamique, à l’équilibre.
AA On est des marins dans l’âme. Des gens qui veulent aller vers d’autres rives.

Vous travaillez avec les plus grands noms mondiaux de l’industrie du luxe, et en même temps, vous êtes basés à La Neuveville… Est-ce que la distance vous donne un regard particulier?

AL Il s’agit aussi d’équilibre personnel. Je ne peux pas imaginer vivre dans une grande ville. J’ai besoin de la nature, de ma cabane à l’île Saint-Pierre. Et nous avons tous les trois cette pulsion vers l’extérieur. Nous n’aurions certainement pas les mêmes inspirations si nous étions citadins.
AA L’avantage de notre situation est la concentration. C’est une force que de ne pas être dans le même gâteau culturel que tout le monde et de ne pas être pris dans un processus de comparaison. On s’occupe de nos affaires et quand un projet est prêt, nous sommes rapidement partout dans le monde. Après tout, nous sommes à deux heures de deux aéroports. Pour les frères Campana, au Brésil, c’est plus compliqué: ils doivent changer de continent à chaque fois qu’il faut aller voir un client. La Neuveville, c’est perdu, mais c’est au milieu de l’Europe!

Le hamac de cuir «The Hammock» pour la collection Objets Nomades, de Louis Vuitton, en 2012

Et le Swissness – un concept à la mode – compte-t-il dans votre approche?

AL Certainement! On vit dans une culture horlogère et on est imprégné d’une certaine idée de la précision, de la rigueur. Il y a un parallèle à faire avec le Japon, qui incarne aussi des valeurs analogues, liées à la concentration, à la profondeur de la réflexion.
PR Ces valeurs sont partagées de manière assez globale, en Suisse, dans le monde de la création, des designers, des architectes. J’ai souvent vu des architectes qui suivaient leur projet jusqu’au plus infime détail de signalétique. Et le pays est suffisamment petit pour que les gens fonctionnent facilement en réseau et que chacun reste proche de la nature, même s’il habite au centre d’une ville.

L’horlogerie justement! Votre première montre sort en fin d’été…

AA C’est drôle, nous avons beaucoup travaillé avec l’industrie horlogère, par la conception de stands pour des salons, des show-rooms et même une manufacture, celle de Jaquet Droz, à la Chaux-de-Fonds, dont la façade en miroir reflète le paysage. Mais effectivement, voilà notre premier travail sur une montre. Il s’agit d’un régulateur en édition limitée avec Louis Erard, soit un modèle avec des compteurs différents pour les heures, les secondes et les minutes. Par un effet de rayonnement sur le cadran, le temps semble s’échapper. On vit aujourd’hui avec une idée resserrée du temps, un sentiment de contrainte. Or le temps n’est que ce que l’on en fait. Cette montre essaie de présenter le temps comme quelque chose qui va vers l’indéfini.
AL Le cadran interprète à sa manière la même réflexion que celle des luminaires Gaia: la lumière matérialise le cadran, selon l’angle avec lequel elle l’illumine. Un effet qui rappelle aussi le cadran solaire.

Esquisse de la future montre développée avec Louis Erard

Une autre piste passionnante pour vous est celle des projets hôteliers…

AL Effectivement. Nous avons déjà conçu un hôtel entier à Kyoto, un autre est en construction à Prague et bientôt un projet en Suisse. Sans même compter la maison d’hôtes à Erlach, tout près d’ici. Ce qui est fantastique dans ce domaine, c’est de pouvoir concevoir un univers entier, de manière holistique, de l’architecture à la scénographie, du mobilier à la vaisselle et jusqu’aux senteurs que l’on peut diffuser. Les métiers de l’hôtellerie sont en train d’évoluer vers une nouvelle expérience de partage et d’émotions. Cette immersion est passionnante à concevoir.
PR Car nous ne dessinons pas des objets, mais des moments…
AA D’une certaine manière, notre premier travail dans ce domaine a été l’aménagement du Moïtel dans lequel nous nous trouvons. Ici, nos employés sont nos clients et nous les invitons aussi à un voyage avec nous… même virtuel.