David Chipperfield boit son café le matin. L’architecte anglais est homme de goût, lui qui, dans un esprit minimaliste, a imaginé bien des musées qui font date aujourd’hui, de l’expansion de la Royal Academy of Art à Londres au Neues Museum de Berlin en passant par la nouvelle aile du Kunsthaus de Zurich prévu pour 2020. Ce qu’il aime dans le café? Comme bien des aficionados de la manière classique, il se délecte de l’odeur dans la cuisine, prête oreille au gargouillement du breuvage, savoure le crissement du pas de vis. C’est pourquoi la cafetière qu’il a dessinée cette année pour l’éditeur Alessi reprend – en les modernisant – les lignes de son mythique prédécesseur, le modèle Bialetti. «Je ne voulais pas réinventer la cafetière, explique-t-il. Je voulais plutôt conférer une nouvelle intensité à l’histoire de cet objet.»
Lequel objet en a bien besoin. A l’ère où le café se consomme de plus en plus en capsules minutieusement dosées, la bonne vieille méthode artisanale paraît soudain hautement aléatoire. Pourtant, la cafetière en aluminium garde quelques beaux arguments: outre l’ambiance sonore et odorante en cuisine, elle peut se targuer d’une absence de déchet, d’un coût modique et d’une durabilité pratiquement éternelle, pour peu que l’on veille à changer régulièrement le joint en caoutchouc.
Diverses techniques permettaient déjà d’obtenir du café plus goûteux que la simple infusion ou décoction (comme le café turc), grâce à des cafetières à siphon, dévelopées depuis 1825. Deux globes de verre superposés et un brûleur: l’eau, devenue vapeur, passe du bas en haut, s’imprègne de café et redescend, de nouveau liquide, le marc retenu par un filtre. La communément appelée cafetière italienne s’inspire de ce processus. En 1933, Alfonso Bialetti, à la tête d’une fonderie d’aluminium à Crusinallo, dans le Piémont, a eu l’intuition de produire une macchinetta utilisable dans toutes les cuisines. Amateur de design, il a voulu une poignée en bakélite et un corps à 8 facettes, selon l’esthétique Art déco en faveur à l’époque. Le succès a été local, avec des ventes sur les marchés. Ce n’est qu’après la guerre, dès 1946, que son fils et successeur, Renato, a vu les choses en grand, en axant toute la production de l’entreprise sur la Moka Express, soutenue par de vastes campagnes nationales.

Une cafetière toutes les trois minutes
Dans les années 1950 intervient aussi le petit personnage à moustache, caricature de Renato Bialetti par le dessinateur Paul Campani et héros de dessins animés publicitaires. Le succès devient international, la cafetière entre dans les musées de design et plus de 2 millions d’exemplaires sont aujourd’hui vendus chaque année. L’objet devient si affectif qu’au décès, en 2016, de Renato Bialetti, ses cendres sont placées dans une macchinetta, conformément à son souhait.
Le succès suscite naturellement moult copies, mais aussi des vocations créatives. La marque italienne Alessi n’est pas en reste, elle qui a confié le thème de la cafetière à des designers de renom dès 1979, avec le modèle 9090 de Richard Sapper (le premier objet Alessi à entrer au MoMA). Pas moins de 13 variations ont suivi, y compris l’actuelle Moka de Chipperfield, disponible en trois tailles. L’objet réside évidemment au cœur de la démarche Alessi, centrée sur la beauté des plus modestes ustensiles du quotidien. Mais Alberto Alessi a aussi des motivations plus sentimentales, puisqu’il est le petit-fils d’Alfonso Bialetti – du côté maternel (les deux aïeux sur la photo ci-dessus). Il faut donc lire l’objet comme un hommage à un certain art de vivre à l’italienne, une manière de prendre son temps, en toute simplicité.
Reste que, en attendant, l’humeur est un peu maussade auprès de Bialetti, à l’origine de tant de bonheur. Cotée en bourse dès 2007, l’entreprise fête son centenaire cette année mais peine un brin, malgré ses tentatives de diversification, allant des modèles pour induction à la machine en forme de cœur, en passant par une nouvelle ligne d’accessoires pour pâtisserie. Après la fermeture de l’usine historique en 2010 et de lourdes pertes et dettes l’an dernier, un refinancement et une nouvelle stratégie alliant la qualité et une distribution plus pointue devraient permettre de pérenniser la macchinetta. Les ventes sont reparties à la hausse au premier semestre. Le combat du café moulu contre la perfection garantie sur dosette n’est pas forcément joué d’avance.

Renata Libal