Emblème, jadis, du kitsch mièvre, la boule à neige renoue aujourd’hui avec son potentiel onirique. Retour sur près de 150 ans d’histoires d’humour, encapsulées dans le verre.

Dérèglement climatique… Est-ce lui qui nous donne des envies de flocons rassurants?  Toujours est-il que la boule à neige s’émancipe de son image de bibelot à poussière et s’installe allègrement dans les intérieurs chics. Quand ce n’est pas l’inverse: l’éditeur de meubles italien Kartell a, en cet Avent 2019, rétréci ses icône design comme dans le conte de Boucle d’Or, pour les faire entrer sous la cloche d’une boule à neige. Il n’est pas seul à jouer à ce jeu de mise sous verre. La mouture saisonnière du parfum Scandal, de Jean Paul Gaultier, se présente aussi dans un coffret en forme de dôme enneigé. Quant à la dernière publicité Chanel (lien vers la vidéo), elle met en scène Lily-Rose Depp, égérie du parfum N° 5 l’eau, dans une joyeuse mise en abyme: assise, en pleine tempête de neige, sur un flacon géant, la belle admire le même flacon sous les flocons dans sa vitrine sphérique… L’image est l’œuvre du très inspiré Jean-Paul Goude, qui collabore avec la marque depuis des décennies (une exposition à Milan, «in Goude we trust» en montre d’ailleurs les moments forts, au Palazzo Giureconsulti, jusqu’au 31 décembre). Et elle s’inscrit dans une jolie tradition, puisque la marque de luxe française a multiplié les boules à neige ces dernières saisons, pour la promotion très chic de ses collections de Noël. Cela pour dire que les esprits estampillés «bon goût» de notre temps n’hésitent plus à frayer avec l’esthétique popu et kitsch du souvenir pour touristes. La touche d’humour en prime… «Il est vrai que la boule à neige a trouvé sa place dans les salons, relève l’historien de l’art et collectionneur Jérôme Montchâl (actuellement directeur de la scène nationale Equinoxe, à Châteauroux). Il faut toujours un élément un peu décalé pour souligner la perfection de l’ensemble.»

Esquisse de Jean Paul Goude pour la campagne Chanel
Esquisse de Jean Paul Goude pour la campagne Chanel

Somptueusement inutile, la boule de verre aux flocons tourbillonnants est une invention relativement récente. Ecoutez seulement: il était une fois un maître verrier normand éperdument épris d’une belle Lituanienne. Pour lui rappeler sa terre natale et lutter contre ses vagues à l’âme, il a créé une boule de verre dans laquelle il a reproduit des paysages et capturé le climat de là-bas. Une jolie histoire? C’est sans doute pour cela – parce qu’on a envie d’y croire – que cette légende a circulé des années durant sur les réseaux sociaux, à la faveur du manque d’archives documentées sur la question. La réalité historique semble plus pragmatique. La boule à flocons entre en scène lors de l’Exposition universelle de Paris en 1878. L’industrie verrière y est à l’honneur et propose des variations sur le thème du presse-papier, genre très à la mode alors, notamment avec les motifs de millefiori à l’italienne. Une seule trace écrite en atteste: les commissaires américains en visite à Paris décrivent un globe rempli d’eau avec un personnage à parapluie à l’intérieur et «une poudre blanche qui tombe, en imitation d’une tempête de neige, quand le presse-papier est tourné à l’envers». Jérôme Montchâl a enquêté et attribue l’œuvre à Pierre Boirre, directeur de la cristallerie des Lilas, disparue depuis. Toujours est-il que ce «globe panoramique» se retrouve vite (dès l’exposition universelle suivante, en 1889) à abriter une tour Eiffel miniature, en hommage à la grande qui vient de sortir du sol. Deux merveilles sont réunies en une, lançant ainsi une longue lignée de souvenirs touristiques à emporter au creux de la main. Les collectionneurs sont plusieurs à assurer détenir un exemplaire de ces boules initiales. «Dont moi, rit Jérôme Montchâl. Mais rien ne permet de les dater. Peut-être avons-nous tous raison… »

C'est pour l'exposition universelle de 1900 que furent réalisées les premières boules à neige.
C’est pour l’exposition universelle de 1900 que furent réalisées les premières boules à neige

Or, aucun des artisans français de l’époque n’a eu l’idée de déposer un brevet. La paternité officielle de la Schneekugel revient ainsi à l’Autrichien Erwin Perzy, qui est arrivé à un résultat analogue par un autre chemin, en 1900: technicien auprès d’un chirurgien, l’homme trouvait que les ampoules n’éclairaient pas suffisamment. Il cherchait donc un moyen d’amplifier la lumière en la réfléchissant. Après avoir placé un globe rempli d’eau devant la source lumineuse, il y a ajouté des particules censées scintiller: des flocons de semoule. L’histoire de la lumière n’en a pas été bouleversée, mais l’effet de neige a donné des idées à Perzy. Et hop: une basilique de Mariazell en miniature – le plus important lieu de pèlerinage en Autriche – dans une boule de verre remplie de grains de riz, posée sur un socle de plâtre peint en noir. Une tradition était née. La manufacture familiale Vienna Snow Globe existe encore au cœur de Vienne. Elle est tenue par Erwin Perzy troisième génération et passe pour produire – fabrication européenne, s’il vous plaît,– les boules de verre les plus luxueuses du marché. Un petit musée adjacent raconte l’épopée et rappelle la distinction d’excellence reçue par l’empereur François-Joseph Ier. Il faut avouer que la neige de là-bas semble tomber avec plus de douceur que partout ailleurs, grâce à une recette de fabrication restée secrète – à part «l’eau pure des Alpes».

En 1920 l'Autrichien Perzy lance les boules touristiques
En 1920 l’Autrichien Perzy lance les boules touristiques

Dès l’entre-deux-guerres, l’avènement des congés payés et l’expansion du tourisme ont été accompagnés de boules souvenirs. Les destinations européennes de vacances ont vite été mises sous cloche enneigée, de même que les lieux de pèlerinage religieux. Les Anglo-Saxons ont adoré la trouvaille et en restent toujours particulièrement friands. La fabrication n’a pas tardé à traverser l’Atlantique. «La production américaine des années 1940 a été magnifique, relève Jérôme Montchâl. On parle là de la qualité du socle, de personnages en porcelaine peinte, de verre particulièrement transparent et de texture de neige, qui ne s’agglomère pas.» Le film Kitty Foyle, en 1940, avec une Ginger Rogers nostalgique devant la boule de son enfance, a contribué à populariser cette fascination pour le souvenir encapsulé. Et l’année suivante, Orson Welles, dans Citizen Kane, en a rajouté encore, avec cette scène finale où il lâche, en mourant, la petite sphère en verre qui se fracasse dans l’escalier.

La boule à neige du film "Citizen Kane"
La boule à neige du film « Citizen Kane »

Mais la production de masse finit par casser un peu la magie. En 1927, un homme d’affaires de Pittsburgh dépose un brevet pour un nouveau mode d’assemblage de la boule… sous l’eau. Beaucoup plus facile et économique! Cette idée a marqué le passage de l’objet précieux assemblé à la main à la production en série à prix cassé. Aujourd’hui, c’est évidemment l’Asie – surtout la Chine – qui détient le gros du marché. Et le plastique facile des sixties a beaucoup banalisé l’esthétique, consacrant ainsi la kitschitude associée à l’objet. Désormais, il ne reste que deux entreprises spécialisées en France, toutes deux issues de la plasturgie et fondées dans les années 1960. Les Eternelles, à Meillonnas, près de Bourg-en-Bresse, réalise quelque 100  000 boules en forme de dôme par an, en plastique de grande qualité, dont 30 % liées à des événements, des lancements de produits. «La grande tendance est la personnalisation, relève Mylène Richard, responsable commerciale. Grâce à l’impression 3D, nous pouvons même produire des exemplaires uniques sur mesure. » Et il peut y neiger des paillettes… L’autre maison, la familiale Bruot, à Oyonnaz, annonce aussi une production stable, avec surtout des boules en globe. «Nous travaillons de plus en plus pour la publicité», relève Christophe Bruot, petit-fils du fondateur. Effigie de Macron, palais de l’Elysée,

La boule à neige selon Ben Vautier
La boule à neige selon Ben Vautier

C’est que, en parallèle à l’offre très bon marché qui fournit les brocantes et les bazars, on voit un retour de flamme pour la boule artisanale, voire luxueuse, dès la fin du siècle dernier. Les créateurs de mode – esprit irrévérencieux oblige! – ont été les premiers à s’éprendre de ce filon esthétique. Jean-Paul Gaultier (fidèle à ce créneau depuis…) fait produire une boule à son effigie en 1990, selon une photographie de Pierre et Gilles. Martin Margiela propose une nouvelle poésie: neige virevoltante, sans aucun décor, pureté en verre… La démarche artistique ainsi amorcée culmine en 2013, à Bayeux: l’espace d’art contemporain Radar organise une grande exposition, en invitant 14 artistes renommés à réaliser une œuvre inspirée de la boule à neige. Ben Vautier, l’homme qui trouve toujours la formule juste, y inscrit en grandes lettres blanches: «Cette boule à neige contient un univers.» D’inspiration rock et BD, Hervé Di Rosa propose de drôles de plongeurs sur un fond marin (et hop, il neige dans les profondeurs…), tandis que Françoise Quardon se lance dans une installation géante sous dôme, peuplée de chimères et d’amours perdues, en référence à la légende de la belle Lituanienne.
Où qu’il soit, où qu’il travaille, Jérôme Montchâl garde une boule à neige à portée de main. «C’est une manière de contenir un monde, sourit-il, de me donner l’illusion du contrôle… La démarche n’est pas forcément éloignée de celle du théâtre.» Collectionneur depuis 25 ans, il possède quelque 3000 boules. Comme beaucoup, il a acheté son premier bibelot par dérision, puis s’est pris de tendresse pour ces drôles de mises en scène, souvent maladroites, qui tentent d’emprisonner l’émotion. Cette collectionnite porte même un nom: la chinosphérophilie (issu d’un mot grec signifiant calotte glaciaire). Les pièces les plus recherchées dépassent les 1000 fr., mais ce sont souvent les coups de cœur, plutôt que la valeur marchande, qui guident les amoureux. Les plus forcenés soignent leurs jouets en les démontant régulièrement pour nettoyer les personnages et éviter toute évaporation d’eau ou formation d’algues. Jérôme Montchâl préfère regarder ses globes d’un peu plus loin, moins méticuleux, davantage poète. «Mettre sous verre est une manière de sacraliser un petit bonheur», dit-il.