C’est un geste tout simple, qui vous reste, comme un réflexe, au bout des doigts: on pose la pulpe du pouce au cœur de la fleur ouverte, sur les étamines, et on bascule le poignet d’un petit coup sec. La tige rompt au niveau du pédoncule et le cueilleur tient en main un froissement parfumé de pétales roses, comme un souffle de délicatesse luxueuse. Bienvenue à Grasse, où, ces jours, la récolte des roses de mai bat son plein. A la main, forcément: la qualité la plus fine passe par là…

Même les plus néophytes des amateurs de parfums savent que Grasse est la Mecque de la fleur précieuse. C’est là que, dès le XVIsiècle, les plus suaves des parfums se sont développés pour contrebalancer les odeurs moins délicates liées à l’industrie du tannage de cuirs. Des gants parfumés d’alors, on est passé aux parfums sans gants… L’industrie de masse des pschitts odorats a même si peu mis de gants que la culture de la précieuse flore locale a bien failli disparaître sous la concurrence des fleurs meilleur marché en provenance de Turquie ou d’Afrique du Nord. Or c’est sur cette côte ventée, sous le massif de l’Estérel, que ces fleurs donnent le meilleur de leur senteur, dans cette terre argilo-calcaire si difficile à travailler, tant elle est soit collante, soit dure comme du béton. C’est que, pour sentir au plus doux, les fleurs doivent être un peu malmenées par le climat – mais pas excessivement: juste un peu trop froid en hiver, juste un peu trop chaud en été… Aujourd’hui, les grands noms du luxe français réinvestissent cette région mythique et soutiennent les producteurs bio qui relancent les fleurs rares, en leur assurant l’achat de l’entier de la récolte.

C’est le cas du Clos de Callian, un domaine entretenu entièrement en culture bio, planté il y a 5 ans par Armelle Janody et son mari Hervé. Un sacerdoce, où la maîtresse des lieux observe les 20 000 rosiers avec l’attention d’une mère face à un enfant à la santé fragile. «Il m’arrive de me relever la nuit en cas de mauvais temps, raconte celle qui a jadis été enseignante de français. Dans l’association des cultivateurs de «Fleurs d’exception du pays de Grasse», nous nous appelons les matins de mauvais temps, pour nous donner des nouvelles de nos fleurs respectives.» Le Clos de Callian assure l’exclusivité de sa récolte à la maison Christian Dior Parfums, qui sortira cet automne une déclinaison de son fameux Miss Dior, expressément dédiée aux senteurs de Grasse: Miss Dior Absolutely Blooming. D’autres producteurs fournissent d’autres marques, mais toujours dans le luxe le plus pointu.

La rose de mai, la centifolia en langage de pro, est sans doute la fleur qui s’en sort le mieux dans ce retour vers la valorisation de la flore odorante de Grasse. Un rosier est en pleine production après 3 ans et le reste une quinzaine d’années – «Peut-être pourrons-nous prolonger ce temps, espère Armelle Janody, grâce à l’approche biologique…» Mais surtout il existe encore un producteur – un seul, gloire à lui! – capable de fournir des plants sur demande. «Quand je l’appelle pour lui dire qu’il m’en faut 3000, il me répond «tu vas me faire crever!», rit la dame des roses. «Mais il me les prépare!» L’affaire est encore moins évidente pour des fleurs rares comme la tubéreuse, le jasmin ou le lys de la Madone… qu’il reste encore à réimplanter en quantités suffisantes.

La rose de mai présente aussi l’avantage d’une récolte très concentrée, de début mai à début juin. On cueille à la main les fleurs ouvertes du matin (il faut voir les étamines, sinon c’est trop tôt), pour les porter à l’usine, à 13 heures. L’enfleurage se fait le jour même pour obtenir de cette sorte de cire parfumée qu’est la concrète, qui deviendra de l’absolu après traitement à l’alcool. En outre, si la rose de mai est la variété qui a surpassé toutes les autres en désirabilité, c’est qu’elle offre la plus large palette de notes olfactives, allant de la fraîcheur à l’épice, de l’agrume au poivre, en passant par les senteurs de miel. Le parfum La Colle Noire (du nom du château que Christian Dior possédait sur la colline qui surplombe le champ) travaille justement cette facette poivrée: «Je voulais exprimer toute la chaleur du pays de Fayence, écrit François Demachy, Maître Parfumeur de Dior, la beauté mais aussi la véhémence. C’est une microvallée où le mistral s’engouffre, où il fait très chaud et très froid. La rose de mai est le fruit de tout cela.»

Mais quelle abeille butineuse a donc piqué Armelle Janody à changer de vie pour s’adonner ainsi à la vie en rose? Elle rit de ce rire pétillant de qui se sait au bon endroit, au bon moment, et rejette sa longue mèche en arrière avant d’expliquer: «Je voulais un vrai métier d’agriculteur, salissant, qui s’achoppe à la terre et au climat. Mais en même temps, on fabrique du futile et du beau, qui pourrait parfaitement ne pas exister. J’aime cette dualité: la culture de la terre et la culture humaine, dans son sens artistique. Pour moi, c’est de la poésie pure.»