INTERVIEW La créatrice de haute joaillerie fait parler les symboles et les diamants comme autant de puissances magiques.

Par Renata Libal

En mai dernier, Eugenia Bruni a invité la jet-set mondiale à se joindre à elle en une méditation collective sur Instagram. Ce moment de partage s’appelait «Breathing love» – respirer l’amour – et nul ne sait quelle star hollywoodienne s’est ainsi élevée, un instant, au-dessus du climat oppressant. Pour la créatrice de joaillerie milanaise, ce type de démarche coule de source: elle traverse la vie sur une corde fine tendue entre le spirituel, le merveilleux et les aléas du monde des affaires. Son univers est celui du bijou plus que précieux: la maison Pasquale Bruni a été fondée par son père en 1976 et s’est imposée parmi les meilleurs savoir-faire joailliers de la Péninsule, avec des créations extravagantes qui jonglent avec les carats. Depuis 2001, Eugenia y officie comme directrice de création et un peu égérie, posant parfois pour des photos très ripolinées aux côtés des actrices les plus en vue, toutes dûment parées de diamants. Or la Milanaise entretient une relation tout sauf mondaine avec les joyaux qui sortent de l’atelier de Valenza. Chaque pierre est pour elle l’invitation à un voyage intérieur, chaque pavage une preuve que la beauté vaincra.
Il n’a pas été possible, en cet étrange automne, de se pencher avec elle sur les établis des sertisseurs, de poser une loupe sur les profondeurs des saphirs. En revanche, elle a aligné ses plateaux de joyaux devant la caméra de son ordinateur, pour un long rendez-vous à l’écran. Rencontre avec une très attachante magicienne aux cheveux noirs, qui travaille dur à réenchanter le monde.

Comment vivez-vous ces temps difficiles?

Dans la Maison Bruni, nous restons positifs et forts. Il faut solliciter toutes ses bonnes ondes pour surmonter les difficultés. A commencer par sa propre santé: ne pas se laisser submerger par les pensées négatives qui nous tirent vers le bas. Les difficultés font partie de la vie. Au niveau de l’entreprise, notre stratégie est de renforcer 2021 avec une multitude de lancements, et, en attendant, nous consolidons nos liens avec nos partenaires. Nos clients apprécient ce service très personnalisé. Nous ne sommes pas aussi pressés que d’habitude et quel bien cela fait de prendre son temps, pour montrer, expliquer, raconter… même de manière virtuelle. Plus que jamais, l’important est la relation humaine.

La production de cette année a dû être moindre…

Nous avons effectivement pris du retard durant le confinement. Mais nos équipes sont tellement motivées, que nous avons pu nous organiser et en rattraper une partie. L’énergie était merveilleuse. Vous savez, il y a du positif, dans cette épreuve collective…

Une bague comme un rappel de nature, de la collection Petit Garden. «A chaque fois que l’on voit une fleur, il faudrait se sentir rempli de gratitude», dit Eugenia Bruni.

Lequel?

Pour parler de ce qui m’est proche, je dirais que l’univers de la joaillerie s’était beaucoup dispersé, dans une approche mode et marketing. Or je suis heureuse de voir que l’on renoue aujourd’hui avec le rapport fondamental que l’humain entretient avec le bijou. On le sent dans nos boutiques. Culturellement, émotionnellement, on revient à cette notion que chaque pièce joaillière est unique, exclusive, un peu magique. Je pense à cette scène vue aux nouvelles, qui m’a fait pleurer: un homme racontait qu’il venait de vendre des bijoux de famille parce qu’il était à court de liquidités. Il avait les larmes aux yeux. Il incarnait la vérité de ce qu’est un bijou: un objet qui vous aime, qui vit avec vous et peut, parfois, vous sauver.

Une valeur sentimentale, même quand on doit s’en séparer…

Oui, nous sommes en train de retrouver ce regard… Un bijou est comme un livre de souvenirs de nos émotions. De plus en plus de jeunes s’informent, veulent savoir comment et pourquoi les choses sont faites, d’où viennent les diamants… Ces questions s’étaient longtemps perdues. La joaillerie mérite ce regard.

Si vous deviez désigner un bijou qui incarne l’année 2020…

Une fleur assurément! Chacune est un miracle. Un signe d’espérance et de beauté. Je choisirais une pièce en or rose, dans la collection Petit Garden. Je travaille beaucoup l’or rose, car, pour moi, les femmes ont besoin d’être entourées de karma rose. Et la fleur nous rappelle l’importance de la nature, en ce moment où nous avons tant besoin de nous souvenir de sa puissance. Cette année, le grand air nous a manqué.

Comment avez-vous bâti ce regard sur la nature?

La nature m’a sauvé la vie. Dans mes moments difficiles, j’ai eu besoin de retrouver mon calme, de me remplir à nouveau de qui j’étais vraiment… et aussi de rééquilibrer la part de féminité en moi. Dans le monde actuel, les femmes sont très sollicitées et doivent se montrer incroyablement fortes. Elles cumulent tant de rôles! Mon inspiration fondamentale vient de là: du lien irréductible entre la féminité et la nature. Dans la nature, tout fait sens et la beauté ultime vient de cette organisation invisible. Il est important de se reconnecter à cette universalité.

C’est ainsi que vous êtes devenue maître de yoga Acharya?

Je suis pratiquement née yogi. Enfant, je passais mon temps à disparaître. Ma famille a fini par comprendre qu’il y avait toutes les chances de me retrouver au sommet d’un arbre. J’ai toujours aimé les arbres. Ils sont tellement vivants! Je recherchais leur hauteur pour avoir une meilleure vue du monde. C’était déjà de la méditation. Une quête de paix dans le silence et la beauté.

Et vous n’avez découvert la pratique codifiée que plus tard?

J’avais des problèmes de posture, à l’adolescence. Quand j’ai commencé à passer mes journées dans l’atelier de joaillerie de mon père, je dessinais de manière frénétique, crispée sur mon crayon, voûtée au-dessus de ma feuille. C’est alors que je me suis mise au sport, danse, taekwondo, puis yoga. Cela m’a été facile de connecter le physique au spirituel, car j’avais fait un bout du chemin toute seule.

Quand avez-vous vraiment rejoint l’entreprise familiale?

Mon père est un self-made-man. Il a fondé son entreprise en 1968, puis celle-ci a pris son nom, Pasquale Bruni, en 1976. Je n’ai pas connu le premier atelier, mais je me souviens bien de la manufacture que ma famille possédait avant l’actuelle. Avec mes deux frères, j’ai grandi parmi les établis, qui étaient au bout de notre rue. Depuis le tout début, j’ai voulu dessiner, assise aux côtés des artisans. Mais mon père m’a forcée – et je lui en suis très reconnaissante – à me plonger dans toutes les facettes du métier, et surtout à maîtriser la technicité. C’est ensuite que je suis partie trois ans, en Californie et à New York, suivre une formation en design. Je suis revenue prendre la direction artistique de la maison en 2001. J’ai dû grandir très vite. J’ai toujours ressenti la responsabilité de notre famille envers notre centaine d’employés. J’ai intériorisé l’idée de la continuité d’une vision.

Votre frère cadet Daniele vit à New York, il est gemmologue et responsable de la filiale américaine…

Effectivement. Mon frère aîné était lui aussi très impliqué dans l’entreprise, mais il n’est malheureusement plus parmi nous. Le malheur fait partie de la vie et ce frère accompagne mon inspiration.

Comment travaillez-vous au sein de votre équipe créative?

Nous sommes une dizaine de personnes en tout, avec les graphistes et les artisans qui réalisent les prototypes. Certains de ceux-ci travaillent avec nous depuis 30 ans, dont celui qui m’a initiée au métier. Nous avons tous un lien spécial, une merveilleuse confiance.

Comment avez-vous infléchi l’identité de la marque?

Sans doute par une approche plus intime, plus féminine. Cette démarche s’est radicalisée au fil des ans. Mon père m’a transmis des bases solides et une exigence absolue. Mais j’ai la chance d’être une femme et la joaillerie est ma vie. Depuis toute petite, je m’habille d’un bijou. Cela me semble beaucoup plus important que le vêtement: j’habille mon corps, j’habille mon âme, d’une énergie à part. C’est cela que j’ai envie d’offrir aux femmes. Je suis toujours à la recherche d’un bijou qui ne fasse qu’un avec le corps, comme les boucles d’oreilles que je porte aujourd’hui, de la collection Giardini Segreti, en forme de grandes feuilles. Une forme simple, mais vivante. Je veux des bijoux qui suivent chaque mouvement avec une parfaite fluidité. Mon équipe me dit sans cesse: «Eugenia, ce n’est pas possible!» Mais si! Tout finit par l’être! Je veux que mon bijou souligne la divinité en chaque femme.

Mais les occasions de porter de tels bijoux sont rares…

Je ne comprends pas cette idée d’occasion pour porter un bijou. Chaque jour est une occasion. Quand on est une divinité, on l’est du matin au soir, du soir au matin. C’est aussi mon approche de la vie: chaque instant est exceptionnel.

Quel type de vêtements aimez-vous porter?

Le vêtement ne m’intéresse que dans la mesure où il met en valeur un bijou. C’est une manière de s’habiller très royale: d’abord le collier et ensuite la tenue qui l’accompagne. Rien n’est plus élégant qu’une robe en soie noire avec une parure de diamants. Cela dit, je suis récalcitrante à la mode qui impose des formes, des couleurs. Je n’ai pas de temps pour ces caprices. Vous allez rire, mais j’aime beaucoup la marque Max Mara. Ce n’est pas du grand luxe, mais on y trouve toujours ce que l’on cherche, simple et bien coupé. Et les manteaux sont magnifiques… avec une belle broche!

Jennifer Lopez parée de bijoux Pasquale Bruni, dans le film Marry me dont la sortie est prévue pour février 2021. (Photo by James Devaney/GC Images)

Parmi les stars qui portent vos bijoux, desquelles vous sentez-vous particulièrement proche?

Sans hésiter, Jennifer Lopez. Je suis très fière de ce qu’elle ait décidé de porter nos bijoux. Elle le fait depuis longtemps, mais je me réjouis beaucoup de la sortie du film Marry me, où ils sont vraiment à l’honneur. Jennifer Lopez aime profondément la joaillerie. Elle se sent nue si elle sort sans bijou. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, en 2010, cela a été une grande joie de découvrir que nous parlions le même langage. Je l’ai appelée l’Elizabeth Taylor du rock – ça l’a fait rire. Je me souviens qu’une bague lui avait tellement plu qu’elle ne voulait plus la quitter, même pour ajuster la taille. Elle dansait avec cette bague un peu trop grande pour elle. Jennifer parle avec ses bijoux… et ses bijoux lui répondent.

Voilà un art particulier…

Cette relation est précieuse. Quand vous portez un bijou, vous bénéficiez de son énergie. Quand vous l’enlevez, le regardez, il incite à la méditation, en ouvrant un univers de beauté. Et il vous fait sourire. Mon but est qu’une femme qui porte ses bijoux se sente si ouverte au monde qu’elle retombe amoureuse de sa vie chaque jour.

Dans la collection Aleluia’, les bijoux enlacent la peau, comme le montre cette bague très couvrante en or rose et diamants blancs et champagne.

Sur quelles pièces travaillez-vous actuellement?

La nouvelle collection Aleluia’ me tient beaucoup à cœur. J’essaie de créer un sens de la beauté totale, avec une immersion musicale. Tout est basé sur le chant Hallelujah par Leonard Cohen, un de mes favoris. C’est un chant d’amour, un chant qui élève. Les notes de musique sont évoquées par cette forme, qui ressemble à la fois à une feuille et à une aile. Leur assemblage reconstitue la mélodie. J’ai aussi voulu que l’effet du bijou sur la peau soit celui d’une étreinte… L’enlacement est souvent plus émotionnel encore que le baiser.

Le lieu où vous vous échapperez, quand ce sera possible?

Le Pérou est un endroit qui m’appelle. J’ai très envie de découvrir le rapport à la couleur de ce pays. Et envie aussi d’écouter le silence dans les Andes. Le silence, c’est le moment où on ressent le son de la vie, de la nature. J’ai hâte de vivre ce concert de silence.

Vous êtes une grande voyageuse…

J’aime partir seule, à la découverte. L’impulsion est souvent un séminaire de yoga, puis je m’enfonce dans la culture du pays. Je rencontre beaucoup de gens – surtout des femmes, car je poursuis l’idée de connecter les femmes du monde entier. Je reste fascinée par l’incroyable diversité, les multiples facettes de la beauté. En même temps, sur le plan émotionnel, nous avons tellement en commun.

Le dessin du collier de la collection Goddess Garden, en or blanc et diamants, avec un pendant morganite en forme de larme.