Au bord du lac de Thoune, Kandahar, dernière manufacture de chaussures de Suisse produit des bottes et des bottines haut de gamme qui rendent l’hiver si désirable.  Reportage à Gwatt.

Kandahar. Le nom sonne exotique. C’est en effet une province du centre de l’Inde. C’est aussi un club de ski anglais, fondé en 1924 à Mürren, dans l’Oberland bernois. Pour les membres de ce cercle d’élite, un cordonnier local, Fritz von Allmen, décida de créer des chaussures de ski et de lancer en 1932 une première production en série. Ainsi a démarré l’aventure Kandahar, aujourd’hui la dernière et seule fabrique de chaussures entièrement Swiss made. Depuis 1960, l’épopée se poursuit du côté de Gwatt, paisible commune au bord du lac de Thoune. Au milieu d’un quartier résidentiel de villas, la fabrique se devine à peine. A l’entrée, le sol en terrazzo n’a pas bougé depuis les années 1960. Au mur demeure une pointeuse également d’un autre âge. Une vitrine fait office de mini musée avec des modèles en fourrure qu’on croirait ramenés d’une expédition polaire de l’avant-guerre.

L’Alpina, chaussure ultime de l’hiver

De ces pièces historiques qui ont fait la renommée du fabricant suisse, la bien nommée Alpina datant des années 1940 se démarque et se pose comme la chaussure d’hiver ultime. Cette botte d’après-ski, élégamment lacée jusque sous le genou, était parfois réalisée en poils de phoque, puis en peau de vache et de cheval. Il s’en dégage un charme vintage et réconfortant qui continue de séduire une clientèle en quête d’un luxe solide et net. «Nous en fabriquons entre 300 à 400 paires par an. C’est le modèle le plus compliqué, avec près de 200 étapes», détaille Mariano Sulmoni, designer, responsable marketing. Kandahar fabrique également des chaussures de ville, jusqu’à 1000 paires par an pour les grandes sérieTout commence par la matière première: le cuir. Les fournisseurs sont Italiens. «Nous en avons plusieurs et choisiss les meilleurs selon leur spécialité», précise notre guide. Les peaux de vache ou de cheval destinées à l’Alpina sont issues de la filière alimentaire, «avec une traçabilité sans faille», assure-t-on à Gwatt. Les peaux d’équidés ne subissent aucune teinture, «par respect pour cette matière rare et précieuse». Par conséquent, aucune paire ne ressemble à une autre, ce qui ajoute à son caractère exclusif et justifie une gamme de prix proche de 1000 francs.

Embauchoires d’origine

Les 50 pièces qui composent la botte sont découpées selon des chablons qui sont ceux dessinés jadis par Fritz von Allmen. Elles sont ensuite cousues les unes aux autres, étape longue et coûteuse. «Mais c’est ce qui nous permet de revendiquer une fabrication suisse et un aspect manufacturé.» Entre un et deux jours de couture peuvent être nécessaires pour une série de 30 à 40 pièces d’un même modèle. Une fois les empeignes prêtes, intervient l’assemblage. «La partie la plus difficile et délicate.» Là encore, les moules de pieds qui servent à donner la forme aux chaussures sont ceux dessinés par le fondateur. On en compte une vingtaine, aujourd’hui reproduits en plastique, plus résistant au maniement que le bois de jadis. Mais les anciens embauchoirs patinés et lustrés à force d’avoir été maniés sont toujours présents dans les ateliers, rappelant l’héritage artisanal de la marque. «Il n’y a pas une étape sans intervention manuelle. Nos collaborateurs ne réalisent pas une tâche à la chaîne mais sont à même d’intervenir sur tous les modèles», confirme Mariano Sulmoni. Les émanations de colle le disputent aux odeurs du plastique chauffé, passé à la toile émeri, et témoignent du soin apporté aux semelles. Entre le caoutchouc naturel antidérapant, «qui vous tient une vie», et le chausson se glisse une plaque de liège réputé pour son pouvoir hautement isolant. Les chaussures Kandahar sont encore munies d’une membrane composée de sciures de cuir: «Ça ne bouge pas pendant des années, tout en restant très souple», assure Mariano Sulmoni. Au niveau du talon, une plaquette de métal renforce la stabilité. Enfin, l’intérieur d’une Alpina est entièrement doublé d’une fourrure d’agneau retournée à la main. Une fine toile de coton imbibée est aussi ajoutée à l’avant du pied. Tous ces détails passent au crible d’une inspection minutieuse de chaque paire, avant l’emballage et l’expédition. Des détails qui restent invisibles au moment de chausser une Kandahar, mais contribuent à créer un sentiment de perfection et de confort absolu. Les plus frileux des orteils sont ainsi parés pour affronter le plus rigoureux des hivers, même s’ils se font rares, comme celui de 2011 qui avait fait exploser les ventes jusqu’à la rupture de stock.

Qui était Fritz von Allmen ?

founder FvA and pupil

Le fondateur de Kandahar était également féru de ski. Il savait combien les pieds avaient besoin d’être chouchoutés après une journée sur les lattes. Dès 1945 il produit des «après-ski» qui séduisent la clientèle huppée des stations de ski suisses. Charlie Chaplin et Herbert von Karajan ont marché en Kandahar. En 1977, Dieter von Allmen, fils de Fritz, reprend les rênes de l’entreprise. Aujourd’hui, le petit-fils du fondateur, Manuel, a également rejoint la manufacture qui s’apprête à changer de locaux, d’ici à deux ans, toujours à Gwatt où elle est établie depuis presque 60 ans.