INTERVIEW La Présidente directrice générale de Jaeger-LeCoultre présente les nouveautés de la marque, parmi lesquelles la nouvelle Master Control Memovox Timer et de l’écho qu’elle donne d’une période où les heures se sont écoulées différemment.

Par Renata Libal

En préambule à cet entretien via l’application zoom (ha, le nouveau rituel du face-à-face…), Catherine Rénier lance un petit film d’ambiance qui capte l’âme de la Vallée de Joux: bruissement du vent dans les branches d’épicéa, frisson de la surface du lac, crissement de la glace qui rompt, pépiement d’oiseaux dans la forêt du Risoux… On croirait presque entendre le chant du soleil qui se couche, le silence ouaté de la brume cachant le sommet des montagnes. La directrice générale de la maison horlogère soupire dans son micro: «N’est-ce pas exactement le type de recentrage dont nous avons actuellement tant besoin?» Le paysage de la Vallée de Joux a souvent été sollicité pour symboliser les valeurs d’authenticité de la marque, dont la manufacture, au Sentier, jouit d’une vue imprenable sur le lac serti dans son verdoyant collier de sommets. Et, effectivement, cette imagerie naturelle sied bien à un instant historique où le luxe ultime consiste à retrouver calme et racines. La Française Catherine Rénier a repris les rênes de Jaeger-LeCoultre en mai 2018, après une carrière dans les ors de Cartier, puis ceux de Van Cleef & Arpels (deux autres marques du groupe Richemont). Elle s’est éprise, ces deux dernières années, de l’art de la fausse simplicité, du luxe discret mais éternel. Elle tend les mains vers la caméra, fait retentir le timbre de la nouvelle Master Grande Tradition Grande Complication à répétition minute: un petit bonheur à partager.

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Vous lancez, en ce drôle de printemps sans salon horloger, une montre à répétition minute particulièrement ambitieuse, surtout au niveau du son…

La création sonore est au cœur de notre métier depuis le début, depuis 1868. Ces montres qui sonnent les heures, les minutes, sont vraiment l’incarnation de l’horlogerie, dans sa fonction première. Elles évoquent les clochers des églises, les cloches d’école. Aujourd’hui, ces monuments se retrouvent miniaturisés au poignet et le timbre retentit comme un langage intime entre l’objet et son propriétaire. Cette quête du timbre parfait est particulièrement importante pour nous. Cette année, nous avons reconfiguré le mouvement exceptionnel de la Gyrotourbillon Westminster, lancée en 2019, avec sa reproduction de la mélodie des cloches de Big Ben. Le fond ouvert permet d’observer le gong apparent, de voir le son naître. C’est merveilleux!

La nouvelle Master Control Memovox Timer propose deux façons de sonner le temps…

Oui, et cela implique deux façons de vivre le passage des heures. La première est une sonnerie de rappel, pour un temps que l’on aurait oublié. L’autre marque le décompte du temps, c’est une approche par l’expectative, les heures que l’on entend s’écouler. A chacun de se demander comment il préfère appréhender sa journée.

 

Vous lancez quatre modèles Master Control, à l’esthétique complètement revisitée, sur inspiration des montres des années 1950 et 1960. Comment modernise-t-on un esprit vintage?

La collection Master Control date de 1992 et elle s’est toujours définie par une certaine retenue dans le design, assortie à une grande rigueur technique. Le nouveau visage de cette année affirme encore davantage cette direction vers des modèles intemporels. Fortement ancrés à la fois dans l’héritage de la maison, dans la quête permanente de l’innovation, et dans la modernité. Il est très difficile de définir exactement à quoi tient ce sentiment d’une montre contemporaine… Je dirais peut-être les finitions satinées, la forme un peu carrée du poussoir qui lui confère une énergie moderne. Et le bracelet de veau y contribue aussi, avec sa finition douce et mate, son système de changement rapide. Autant de détails qui transcrivent aujourd’hui cette élégance identitaire de la marque. Il s’agit d’une simplicité très complexe!

La taille, 40 mm de diamètre, n’est-elle pas en passe de se profiler comme le nouveau standard d’élégance? Il y a quelques années, elle passait pour presque banale, dans la multiplication des montres excentriques sur le marché. Aujourd’hui, elle incarne une harmonie retrouvée, non?

Certainement! On peut dire qu’il s’agit là de la taille archétypale, qui signe la belle horlogerie sans esbroufe. Nous l’avons choisie pour cette collection, car elle contribue à l’image d’une montre de tous les jours, avec des fonctions vraiment utiles: la date, le second fuseau horaire, le calendrier et le chronomètre. Et il s’agit aussi d’une question d’équilibre entre le diamètre de la montre et son épaisseur: cette relation est très importante. L’harmonie ainsi créée représente bien les valeurs de cette montre: élégance, discrétion, utilité, performance et sens du détail.

J’étais sur le point de vous demander quelle facette de l’ADN de la maison cette collection représentait, or vous êtes en train de me dire que c’en est le cœur…

Exactement. La tradition au service de la modernité. Voilà l’âme de la maison.

Même si la collection a été conçue et prête avant la pandémie et la crise sanitaire et économique qui en est issue, on peut dire qu’elle tombe bien: le luxe a de forte chance de se recentrer sur ses fondamentaux, ne pensez-vous pas?

Le classicisme authentique va sans doute revenir très fortement sur le devant de la scène. Je pense que les amateurs d’horlogerie vont revenir à la technique dans sa meilleure expression. À quoi sert-il d’acheter un objet comme une montre? À marquer un moment de vie, à poser une histoire émotionnellement forte à son poignet, à transmettre des valeurs… Autant de raisons qui poussent plus que jamais à investir dans une montre qui fait le pont entre un héritage, l’histoire d’un savoir-faire, et le futur, avec un look moderne. Je crois fermement que cela orientera le marché vers des montres intemporelles, où la force liée de l’héritage et de l’innovation est très claire.

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La collection Reverso, dont vous lancez actuellement un modèle lie de vin très chic, s’inscrit aussi dans cette vision-là.

La boîte de la Reverso laisse moins de place à l’expression créative, car ses codes sont très forts. En revanche le cadran se prête à de multiples variations esthétiques. Il est fascinant de voir à quel point une pièce de près de 90 ans continue à s’imposer de manière moderne. C’est une montre dans laquelle chacune projette sa vie, que chacune adapte à ses envies: une gravure secrète au dos? Ou plutôt un second fuseau horaire? Ou alors une face jour, une autre nuit? Avec cette montre, chaque femme décide ce qu’elle a envie de montrer et de cacher.

Et vous? Laquelle à votre poignet, parmi ces nouveautés?

La Memovox timer, justement pour son rapport personnel au temps. Durant l’étrange printemps que nous avons vécu, nous avons tous réinventé notre relation aux heures qui passent et en avons perçu les fluctuations. Notre perception a été comme décuplée, car nous avons perdu le contrôle du temps. Nous avons tous flotté entre des instants ralentis, comme allongés sur un canapé, où soudain nous nous prenions à des activités inédites, et d’autres accélérés, d’une intensité inédite elle aussi. L’intensité de l’angoisse, parfois. Ou même de ces vidéoconférences qui se sont multipliées et qui exigent une qualité de présence toute particulière. Le temps est devenu infiniment individuel et changeant.

Vous avez raison: il se peut que cette prise de conscience réveille un nouvel intérêt pour les montres, objets hautement émotionnels, qui, chacun, domptent le temps différemment. À l’inverse peut-être du temps «froid» que l’on peut toujours relever sur son smartphone.

Et surtout, je crois que nous sommes arrivés un peu au bout de notre fascination pour les écrans. Peut-être aura-t-on davantage envie de revenir au cadran!

En deux ans à la tête de Jaeger-LeCoultre, j’imagine que ces derniers mois ont été les plus difficiles…

Effectivement, il a été terrible de devoir réduire la production, mettre les équipes au chômage technique. Difficile aussi de ne pas pouvoir faire toucher les montres fraîchement sorties de la manufacture. Mais j’ai aussi été profondément émue par les mouvements de solidarité au sein de l’entreprise, par ces équipes passionnées et déterminées à aller de l’avant. Il est très réconfortant de pouvoir compter sur ces valeurs humaines.

Et les leçons à tirer de la crise?

Surtout l’importance de garder le contact – avec les équipes, comme avec les points de vente et les clients directement. Il faut varier les canaux, mieux intégrer l’e-commerce dans les réseaux de distribution, être un peu partout à la fois. L’autre leçon est celle de l’agilité et de la capacité à changer vite. Nous le savions, nous nous y préparions… mais là, c’était un crash test en conditions réelles! Le dernier point est le plus important: l’humain. Tout est beaucoup plus léger quand, au sein d’une équipe, tout le monde a réellement, profondément, envie de bien faire.

Et vos plus beaux moments chez Jaeger-LeCoultre?

Ils tournent tous autour de la manufacture et de la présence palpable de ce savoir-faire traditionnel. Et je pense aussi à la route pour y arriver: j’adore conduire et j’adore aussi ce moment où le paysage change brutalement entre la plaine lémanique et les hauteurs de la Vallée. Je me dis chaque fois avec exaltation: j’y suis presque.